Chef du Service Qualité de l’Apprentissage au Conseil régional d’Ile-de-France, Dominique Ledogar est également auteur aux éditions Dunod. Il a récemment publié un ouvrage intitulé  Apprentissage : ce que veulent les jeunes et les entreprises – Pédagogie proactive et formation professionnelle, dans lequel il dresse un état des lieux intéressant de la situation de l’apprentissage en France. L’ANAF est allée à sa rencontre pour en savoir un peu plus !

Comment se porte l’apprentissage en France aujourd’hui et comment expliquez-vous le retard du pays par rapport à l’Allemagne, par exemple ?

Il faut relativiser les chiffres : si l’Allemagne est en avance en termes de nombre de jeunes engagés, elle n’est pas à l’abri des ruptures de contrat. Le modèle allemand permet aux jeunes de 16 à 25 ans d’être mieux placés en emploi effectivement, mais au-delà de cette tranche d’âge, il devient difficile pour eux de s’adapter aux nouveaux besoins des entreprises, à cause d’un modèle qui les formate. Ce dernier est bon certes, mais il est perfectible.

En France, le modèle est prometteur car équilibré : il est censé à la fois répondre aux besoins des entreprises tout en aidant les jeunes à réussir leur parcours scolaire. Cela étant, je pense qu’il faudrait améliorer ce double impact. Pour ce faire, il faut travailler beaucoup plus près des besoins immédiats des entreprises (comme peut le faire le modèle allemand), mais compléter cette approche avec une ingénierie, celle de l’anticipation de ces besoins immédiats. C’est ce que je décris dans le livre. Si anticipation il y a par la formation avec les jeunes, il y a un tas d’éléments qui impactent l’ensemble du système dans le bon sens :

  • on dispose des mêmes avantages que l’Allemagne
  • on utilise réellement les situations imminentes comme leviers pédagogiques
  • on amène les jeunes vers une réussite scolaire et une appropriation des connaissances, y compris générales, bien supérieures
  • on embarque  l’entreprise beaucoup plus, en négociant avec elle un meilleur accompagnement des jeunes…

C’est un cercle vertueux. La réforme de l’apprentissage va d’ailleurs en ce sens : mettre les jeunes et le entreprises au centre du système, et non pas l’inverse.

“L’anticipation des besoins immédiats est une étape clé pour apprendre à apprendre et aller vers l’anticipation de projets plus larges et plus nobles” – Dominique Ledogar

C’est tout l’enjeu de la pédagogie proactive. L’appropriation des besoins économiques est un levier fort de réussite pour les jeunes. Cela leur donne un sentiment d’efficacité, de reconnaissance sociale, il y a une dimension affective. Dans le système tel qu’il est actuellement, il y a quelques déficiences : on demande aux jeunes d’appliquer une formation, et lorsqu’ils arrivent en entreprise, n’ayant pas anticipé les besoins, ils sont confrontés à des difficultés et basculent dans la déception, parce que leur formation n’a pas été synchronisée avec les besoins. Cela mène à des ruptures de contrat.  

Vous sous-titrez votre ouvrage “Ce que veulent les jeunes et les entreprises”. Justement, qu’est-ce que veulent les jeunes en situation d’apprentissage aujourd’hui ? Et les entreprises ?

Les jeunes veulent se sentir efficaces très vite. Ils ne souhaitent pas attendre la fin d’une formation ou l’obtention d’un diplôme. Ils souhaitent ressentir cette efficacité autant en formation (ne pas s’y ennuyer) qu’en entreprise (être reconnu). D’ailleurs, les familles aussi veulent la même chose. Elles souhaitent que leur enfant se sente utile, bien dans sa peau et plus largement, elles veulent éviter l’échec à long terme, le non prestige de la carrière de leur enfant. Elles craignent également qu’il ou elle soit malmené(e) en entreprise.  Pour les rassurer, il faut produire une prestation qui leur assure que leur jeune sera accompagné pour être rapidement efficace. Or aujourd’hui, même si les CFA font un travail remarquable, très courageux et de qualité, il n’y a pas de prestation qui va en ce sens. Une fois les pratiques efficaces identifiées, il faut aller jusqu’au bout de la logique pour être beaucoup plus attractif.

“Gérer la variabilité des situations et non pas à être formaté”

Côté entreprises, il y a une double inquiétude : le manque d’efficacité des jeunes et la non-solidarité avec les besoins de l’entreprise. On a encore du mal à avouer explicitement que l’entreprise souhaite des jeunes opérationnels rapidement, on pense que c’est contradictoire avec la notion plus noble d’obtention d’un diplôme…  or, c’est faux. Lorsque l’on utilise une pédagogie par anticipation, basée sur les besoins immédiats des entreprises, on apprend aux jeunes à être adaptables et à transposer leurs acquis dans différentes situations, à différentes entreprises. L’idée est de les habituer à gérer la variabilité des situations et non pas à être formatés. C’est un point décisif pour l’employabilité. Cela permet à la fois de répondre plus précisément aux besoins, avec une satisfaction sur le plan économique plus forte, mais aussi de garantir la réussite éducative.

Selon vous, pourquoi y-a-t-il tant d’idées reçues sur l’apprentissage, parfois perçu comme une “voie de garage” ?

Cela vient sans doute du fait qu’en France, on pense qu’en terme d’apprentissage, la réussite économique est incompatible avec la réussite académique. Il y a cette vieille croyance selon laquelle se lancer dans quelque chose de manuel permet de gagner sa vie mais ne permet pas de s’élever intellectuellement. Or, séparer réussite économique et réussite académique est une catastrophe ! Cela empêche les personnes qui travaillent à l’interface de ces deux intérêts de progresser, de s’épanouir ; comme s’il fallait forcément choisir son camp ! Le système devrait au contraire prôner ces deux dimensions. Et l’apprentissage continuera malheureusement d’être dénigré à tort tant que l’on ne jouera pas la carte de la dimension intellectuelle dans les filières manuelles. Or pour la développer, la seule ingénierie possible est celle de l’anticipation des besoins immédiats.

Dans votre ouvrage, vous abordez aussi la réforme de l’apprentissage. Selon vous, quel rôle l’ANAF pourrait jouer dans ce cadre ?

L’ANAF a une proposition qui revendique la généralisation de la démarche proactive, dans l’intérêt des jeunes. C’est une grosse responsabilité, c’est génial de le faire et cela confirme l’espoir que j’ai pour la jeunesse. Au quotidien, l’ANAF fait un énorme boulot de représentation, d’appui, d’aide, le tout, dans la bienveillance. Cela facilite la confiance, y compris dans les compétences professionnelles nécessaires des jeunes apprentis. Il ne faut pas qu’elle hésite à aller encore plus loin dans l’expérimentation, en s’appuyant sur cette démarche qui fonctionne.

Merci à Dominique Ledogar pour son témoignage ! En savoir plus sur son ouvrage.